lundi 30 avril 2018

la femme cauchemar


Dementia (1955) de John Parker, film complètement muet d’une cinquantaine de minutes, est une dérive mentale féminine dans la lignée de Blue Gardenia de Lang, de Carnival of Souls de Herk Harvey ou du Silence de Bergman. Dans un Los Angeles nocturne, une jeune femme assassine en état de transe, revivant ses traumas en spasmes surréalistes. Dementia est un film noir poisseux, dans une ville cauchemar que l’on imagine encore hantée par les assassins du Dahlia Noir. Expressionnisme relocalisé à l’ouest des USA, ombres suffocantes dévorant les personnages, gros plans fiévreux de visages... Dementia anticipe de trois ans La Soif du mal de Welles et en pose déjà les bases esthétiques*. On trouve même un sosie de Welles, Bruno VeSota en bourgeois adipeux. 


Autour de Dementia aurait très bien pu se bâtir la légende de Welles tournant en indépendant une petite production d’horreur underground. La vérité est différente mais pas moins mystérieuse : Stéphane Bourgoin dans l’édition DVD Bach film nous apprend que John Parker était le fils d’un exploitant de salle. Son unique film serait inspiré d’un rêve de son assistante, Adrienne Barrett, qui par ailleurs interprète le rôle principal (curieusement nommé The Gamin).
Dementia est empreint de désespérance et de fatalité. Un journal, porté par le vent, ne cesse de mettre devant les yeux de la jeune femme ses gros titres, comme un sinistre oracle : meurtre mystérieux au couteau. Ce mauvais sort, The Gamin ne cesse de le fuir, tout en ne pouvant échapper à son inexorable aimantation. L’errance dans les rues, le racolage de l’homme riche, son meurtre, la main coupée crispée sur un médaillon, le club de jazz...  Tout est à venir et déjà accompli. Au terme de sa fugue elle reprend sa place initiale, dans une chambre sordide, et le cycle est prêt à recommencer.
Ce manège infernal trouve son origine dans un trauma enfantin. Sa révélation est la scène la plus étonnante de Dementia. La jeune femme est guidée à travers un cimetière brumeux par un homme sans visage. 


 Sur les pierres tombales ne sont gravés que les mots Father et Mother. Dans le cimetière lui-même apparaissent le mobilier d’un salon et les fantômes des parents. Le père est un tyran domestique, alcoolique, terrorisant sa femme et sa fille. Sans doute, à moins qu’il ne s’agisse d’un désir non formulé, la jeune femme a poignardé son père qui venait d'assassiner sa mère.
Les morts-vivants les plus terrifiants sont ceux des mauvais souvenirs d’enfance.





*  La magnifique photographie est d’ailleurs l’œuvre de William C. Thompson qui éclaira les films mythiques d’Ed Wood.

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