dimanche 17 septembre 2017

White Zombie


Victor Halperin a réalisé 17 films, dont au moins 4 films d’épouvante. Le plus connu (sinon le seul) est White Zombie (1932) avec Bela Lugosi, tourné de façon indépendante. C’est sans doute cette indépendance qui fait de White Zombie l’un des films les plus audacieux et érotiques de l’âge d’or du fantastique. Même si le film se déroule à Haïti, Halperin prend ses libertés avec le folklore vaudou. Quelques charmes et potions suffisent à Legendre (Lugosi) pour transformer ses victimes en cadavres vivants. Pourtant, une vraie étrangeté passe dans ses cimetières nocturnes hantés de figures immobiles, dans ces usines où des ouvriers somnambules font tourner inlassablement des meules. L’érotisme vient de cette jeune épouse, dérobée par un seigneur fou d’amour pour elle, transformée en poupée, à la jolie bouche en forme de cœur mais au regard vide. On n’ose imaginer comment le seigneur a disposé de ce corps sans volonté ? L’a-t-il touché, embrassé ? lui a-t-il fait l’amour sans que nul plaisir ne trouble son visage de cire, sans que jamais n’apparaisse dans ses yeux  «la lumière de la vie».
White Zombie est exactement contemporain du Vampyr de Dreyer. Étranges correspondances entre les brumes d’une campagne française fantomatique et cet Haïti rêvé, où se dressent des châteaux gothiques. Le sommeil et la mort sont les grands sujets des deux films.
Qui s'empare de mon corps pendant mon sommeil ?
Sur chaque film règne un maître des rêves qui transforme les humains en morts-vivants : le petit médecin sorcier chez Dreyer qu’affronte le médium David Gray ; le puissant hougan blanc Legendre chez Halperin, autre version du Coppola de L’Homme au sable d’Hoffmann qui vole les fiancées pour les transformer en automates.















White Zombie fait partie du coffret «Bela Lugosi l’immortel» édité par Artus Films.
http://www.artusfilms.com/coffret-bela-lugosi-immortel

mercredi 13 septembre 2017

Un château de la cruauté

The Black Cat (Ulmer, 1934)

On ne peut qu’être d’accord avec Raoul Ruiz, lorsqu’il affirmait que Le Chat noir d’Ulmer était l’un des plus beaux films du monde. Sur un charnier de la guerre, le Fort de Marmorus, Hjalmar Poelzig (Boris Karloff) a dressé son château.
«Chef-d’œuvre de construction édifié sur le chef-d’oeuvre de la destruction, le chef-d’œuvre du meurtre.»
Et là, Karloff et Lugosi, rendus fous par la guerre, s’affrontent pour l’amour d’une femme, un cadavre vivant aux cheveux de soie électrifiés.  
Le Chat noir est une folie Bauhaus, dont l’élément le plus spectaculaire est Karloff, façonné, découpé, soumis à un découpage triangulaire. L’homme des morts s’est raffiné et possède désormais une beauté effrayante, démoniaque.

Le travail sculptural d’Ulmer permet, une nouvelle fois, à Karloff de traverser le temps. Il s’inscrit dans la lignée des punks prussiens à la Stroheim et on le retrouvera, à peine changé, dans les films de FJ Ossang. Hjalmar Poelzig, sous d’autres noms (Féodor Aldellio, Docteur Turc, Docteur Ewers, Professeur Starkov), a trouvé refuge aux îles Chiennes et sur les Açores hallucinées des Dharma Guns. 

I. Hjalmar Poelzig




II. Ladies in the castle.


III. Bauhaus über Alles



Joseph Cornell : le monde dans une boîte

 Diane Waldman : «Joseph Cornell, Master of Dreams»
Missing Girl (1962)
Joseph Cornell (1903-1972) vivait à New York avec sa mère et son frère handicapé, pas totalement retiré de la vie artistique de son temps, mais timide et rêveur.
Cette existence de reclus a-t-elle motivé sa passion pour les boîtes et les miniatures ?
Son idéal féminin était par dessus tout les ballerines, soit des filles-poupées, tournoyant sur les scènes des théâtres, comme Olympia l’automate d’Hoffman.
Miniature encore que Rose Hobart (1936), collage de fragments de East of Borneo et chef-d’œuvre de l’expérimental pop.  Couper, démonter et remonter les mouvements de Rose Hobart, c’est en faire sa propre ballerine-automate. D’ailleurs, le film original était l’œuvre de George Melford, cinéaste qu’on aurait bien oublié s’il n’avait réalisé la version espagnole du Dracula de Browning avec la belle Lupita Tovar et le cabot élégant Carlos Villarias, tourné à la nuit tombée dans les mêmes décors que la production Universal. Un cinéaste dont le destin passe ainsi par la copie et la reproduction. 


Cornell aimait Rose Hobart, mais aussi Lauren Bacall et Edy Lamarr... Peut-être aimait-il la belle actrice d’Extase de Machaty pour son autre carrière, moins connue,  de physicienne sous le nom de Hedy Kiesler Markey qui avec son ami le compositeur George Antheil (Le Ballet mécanique) déposa un brevet de codage des transmissions, appelé «spectre»,  utilisé pour guider les torpilles américaines, mais qui servit plus tard aux  communications de la NASA avec la navette spatiale et est à l’origine du... wifi.
Sans titre (1932)
Joseph Cornell créait donc des boîtes où il collait ses rêves victoriens d’enfants-étoiles, de perroquets et autres oiseaux fantastiques, de danseuses, de fillettes kidnappées dont l’avis de recherche est à jamais conservé.(Sur Edith Kiecorius lire ici)
Les boîtes de Cornell, où les figures et objets sont multipliés et séquencés, sont déjà des films et donnent vie et mouvement à ses fétiches. La boîte de Cornell serait donc un cercueil inversé où les objets abandonnés du monde sont recueillis pour être ramenés à la vie.
Avec Hamlet, Joseph Cornell pourrait dire : «Je pourrais être enfermé dans une coquille de noix et me regarder comme le roi d'un espace infini.»

The Crystal Cage (1942)
Swiss Shoot the Chutes (1941)

mardi 12 septembre 2017

Nécromancie

Jean-Jacques Schuhl, Entrée des fantômes





"Je te propose de jouer le rôle du chirurgien dans Les Mains d'Orlac", avec ces mots, prononcés un soir de pluie dans un restaurant chinois, Raoul Ruiz ouvre la porte, malgré lui, aux fantômes de Jean-Jacques Schuhl.
Pourquoi Ruiz s'est-il approché de sa table, et lui a lancé, non une demande ou une proposition, mais un oracle, une imprécation : tu joueras le rôle du chirurgien dans les mains d'Orlac ! Ruiz est alors comme la femme-chat, Elisabeth Russell, qui s'approche de la table d'Irena et l'appelle Moia sestra, ma sœur.
Quel conte de terreur, Ruiz a-t-il vu en lui ?
Schuhl ou plutôt Charles, son alter-ego, pense d'abord que sa claudication lui donne un faux air expressionniste, ravivant chez Ruiz le souvenir d'un Herr Doktor contrefait. Peut-être. Ruiz est en effet un grand amateur de séries B hallucinées comme le Chat noir d'Ulmer qui fait partie avec Mad Love et Freaks des trois films-cultes du fantastique années 30.
Ruiz, en une phrase a greffé un autre corps à Schuhl (étrange homophonie avec Choule, la première locataire de Polanski) : une créature difforme, malfaisante, qu'il appelle un moment Glou (pour Gloucester), surnom grotesque et un peu effrayant
Possédé par son double, Charles va errer dans la nuit. Non comme Gogol, le chirurgien de Mad Love mais comme Conrad Veit, Orlac dans la version de Robert Wiene, qui marche dans les ténèbres, les bras tendus tel un somnambule, comme tiré par ses mains fantômes.




Schuhl feint de ne pas s'en souvenir, mais c'est lui-même, le premier, qui a évoqué Les Mains d'Orlac dans Ingrid Caven, décrivant les doigts de Jay, le pianiste du Grand Hôtel Et Des Palmes : " On les eût dit greffés à un corps d'athlète, à l'inverse des Mains d'Orlac, le film avec Peter Lorre, où on coud à un délicat pianiste de concert qui a perdu ses mains dans un accident de train, celles, trop robustes d'un assassin guillotiné le jour même."
Ruiz est un gothique tropical, un médium comme les personnages des Mains d'Orlac, le roman original de Maurice Renard. Il y a, dans le roman, un mannequin spirite, nommé Oscar, et qui prend vie sous le beau nom de Spectrophélès. Les sortilèges du mannequin animé rappellent ce cauchemar de dandy qui revient à la mémoire de Schuhl : que ses vêtements acquièrent une vie propre et finissent par le remplacer. Il y a aussi ce double négatif et phosphorescent créé par la radiographie.
Voyons ce qu'écrit Schuhl à propos des rayons X : "X du porno, j'ai songé, et X de l'inconnu et du mystère".
Et Maurice Renard : "La bande infrarouge ! Une association de brigands… Mais quels brigands ? Terrestres, humains ?… Infrarouge, exactement, qu’est-ce que ça veut dire ? Infrarouge, ultraviolet, lumière invisible, rayons X… (Ah ! rayons X ! X, comme les couteaux !) En somme, la bande infrarouge, cela signifierait : bandits traversant les solides, opaques ou transparents ? "
Schuhl, lui-aussi, suit le fil des associations criminelles, obscures et souterraines. Et dans la nuit, c'est une chanson qu'il nous fait entendre, la plus terrible des chansons, la plus cruelle et la plus lucide.
Repartons de l'origine : Mad Love de Karl Freund. A la différence de la version de Robert Wiene, Orlac n'a chez Freund qu'un rôle secondaire. Le vrai sujet du film est l'amour fou du Dr Gogol pour la femme du pianiste, Yvonne, une actrice du Grand guignol appelé ici Théâtre des Horreurs. Gogol rachète au théâtre, la statue en cire de l'actrice pour laquelle il joue de l'orgue. Dans l'appartement du chirurgien où elle s'est introduite pour innocenter son mari, Yvonne prend la place de la statue. Mais de sa joue, égratignée par les griffes du perroquet blanc de Gogol, perlent des gouttes de sang. Gogol croit la statue revenue à la vie et sombre dans la démence. Tu es vivante Galatée, lui dit-il, se prenant pour Pygmalion.
Alors qu'il étreint Yvonne, Gogol entend une voix murmurer les vers d'Oscar Wilde :
"Each man kills the thing he loves"





C'est elle, la chanson criminelle, qui fait superposer à Ruiz la figure de Gogol sur celle de Schuhl ; fil d'Ariane entre Mad Love, Fassbinder, Ingrid Caven et Jean-Jacques Schuhl.
J'ai toujours trouvé que Fassbinder avait modelé le déplaisant et doucereux Kurt Raab sur Peter Lorre, en particulier dans Tenderness of the Wolves d'Ulli Lommel (non réalisé par RWF mais sous forte influence) où il s'inspire autant de M. (le monstre hantant la république de Weimar) que de l'allure du Dr. Gogol.
Le poème de Wilde est quant à lui mis en musique par Peer Raben et chanté par Jeanne Moreau dans Querelle. Ingrid Caven en donne en 1996 sa propre version dans l'album Chambre 1050, dont la plupart des chansons sont écrites par Schuhl et mises en musique par Raben. Faut-il y voir, de la part de Caven, une volonté de réappropriation d'une chanson et d'un rôle qu'elle aurait dû se voir attribué ? On sait la jalousie féroce des "femmes" de Fassbinder entre elles.
Quatre ans plus tard dans Ingrid Caven, non content d'évoquer Les Mains d'Orlac, Schuhl cite le poème.
"C'était bien lui (RWF), non, qui était allé trouver ce poème chez Oscar Wilde et le faisait chanter à Jeanne Moreau en tenancière de bordel dans Querelle de Brest, le film, son dernier, sur un air de bastringue, une charmante ritournelle (...).
Le trio Orlac/Yvonne/Gogol apparaît bien dans Ingrid Caven sous la forme Schuhl/Caven/RWF, bien qu'on ne puisse pas dire qui, de Schuhl ou de RWF, endosserait les rôles du pianiste ou du chirurgien. On peut bien sûr imaginer RWF en Gogol, aussi monstrueux que Peter Lorre sur la fin de sa vie, voyant Caven, sa création, lui échapper ; projetant même d'envoyer ses gouapes dont Günter Kaufmann, le soldat américain, l'enlever à Paris. Pourtant, c'est bien Schuhl qui devient Pygmalion et se réapproprie la figure aimée en la transformant non en statue mais en livre. La statue reproduisait les traits d'Yvonne Orlac jusqu’à dépasser la mimésis pour atteindre l'incarnation, le roman se nomme Ingrid Caven.